« Dans
trois jours, ça fera exactement un an que maman est morte. »
La phrase
tombe lourdement au moment où nous entamons le souper. Sans lever les yeux,
j’opine d’un léger mouvement de la tête. Impossible d’oublier cet anniversaire.
Malgré cela, je ne souhaite pas en parler. De son côté, Camille porte toujours
en elle ce deuil que le temps n’a malheureusement pas atténué. Elle est d’avis
que j’en suis un peu responsable par mon silence obstiné, mon refus de vider la
question pour de bon.
« Presque
trente ans avec la même femme, et quand elle est morte, tu n’as pas versé une
seule larme. Par déni, ou par indifférence? »
Camille
est, hélas, la copie conforme de son père qui, en toute circonstance, aborde
les choses par leur revers. Ainsi, le jour même de l’enterrement, la question
du deuil faisait déjà surface. Il ne lui suffisait pas de savoir que chacun
avait sa façon bien personnelle d’affronter la mort, il lui fallait aussi en
comprendre l’origine.
« C’est
normal de pleurer ses morts, tu ne penses pas? »
Nous
revenions alors du cimetière. C’était un jour terriblement gris. Des amis nous attendaient à la maison. « Nous en reparlerons une
autre fois, ma chérie. Ce n’est pas le moment. »
Le moment
n’est jamais venu. Elle croit sans doute que ce soir, presque un an plus tard, ce sera différent. Elle-même a fait beaucoup de chemin. Je sens
qu’elle veut m’en parler; qu’elle en a besoin, surtout.
« L’as-tu
aimée? »
La question
est lancée. Terrible et simple à la fois.
Le silence
s’éternise. Je verse le vin. Camille prend sa coupe et la soulève dans ma
direction. Elle veut comprendre, pour mieux se connaître elle-même.
« Tu
ne pourras pas m’échapper encore longtemps, dit-elle ensuite. Les mots sont
ainsi faits qu’ils trouvent toujours le moyen de creuser leurs sillons, même
dans le marbre le plus pur. »
Les commentaires récents