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Querelle, ou le débat sur la modernité

Statue Vaste projet, et très grande prétention de ma part. Deux choses qui me viennent spontanément à l’esprit quand je pense à cette page que je viens de mettre en ligne, et sur laquelle on me retrouvera dorénavant.

Il sera beaucoup question de littérature, bien sûr, mais de bien d’autres sujets également.

Mes commentaires auront comme base de discussion la modernité.

Celle mise de l’avant en littérature, tout autant que cette modernité dans le regard que nous avons de "l’autre", c'est à dire celui qui nous aide à construire, ou ébranler c’est selon, notre nouvelle identité, en ces temps d’accommodements.

Au plaisir de vous y voir…

Le cycle inachevé

Voilà donc où nous en sommes. Au-delà la page blanche, au-delà les mois d’absence, qu’on pourrait expliquer par une foule de choses, il reste le silence, plus révélateur que tout. On écrit, on raconte, on critique, on croit en la nécessité de sa présence sur cette grande toile, puis voilà qu’on ferme subitement sa gueule parce qu’on n’a plus rien à dire. Parce qu’on comprend surtout, à la lecture d’autres blogs, qu’il faut élever son niveau d’un cran ou bien foutre le camp d’ici. Lent retour, donc. Sous une autre forme, si possible.

Carnets

« Dans trois jours, ça fera exactement un an que maman est morte. »

La phrase tombe lourdement au moment où nous entamons le souper. Sans lever les yeux, j’opine d’un léger mouvement de la tête. Impossible d’oublier cet anniversaire. Malgré cela, je ne souhaite pas en parler. De son côté, Camille porte toujours en elle ce deuil que le temps n’a malheureusement pas atténué. Elle est d’avis que j’en suis un peu responsable par mon silence obstiné, mon refus de vider la question pour de bon.

« Presque trente ans avec la même femme, et quand elle est morte, tu n’as pas versé une seule larme. Par déni, ou par indifférence? »

Camille est, hélas, la copie conforme de son père qui, en toute circonstance, aborde les choses par leur revers. Ainsi, le jour même de l’enterrement, la question du deuil faisait déjà surface. Il ne lui suffisait pas de savoir que chacun avait sa façon bien personnelle d’affronter la mort, il lui fallait aussi en comprendre l’origine.

Cemetry« C’est normal de pleurer ses morts, tu ne penses pas? »

Nous revenions alors du cimetière. C’était un jour terriblement gris. Des amis nous attendaient à la maison. « Nous en reparlerons une autre fois, ma chérie. Ce n’est pas le moment. »

Le moment n’est jamais venu. Elle croit sans doute que ce soir, presque un an plus tard, ce sera différent. Elle-même a fait beaucoup de chemin. Je sens qu’elle veut m’en parler; qu’elle en a besoin, surtout.

« L’as-tu aimée? »

La question est lancée. Terrible et simple à la fois.

Le silence s’éternise. Je verse le vin. Camille prend sa coupe et la soulève dans ma direction. Elle veut comprendre, pour mieux se connaître elle-même.

« Tu ne pourras pas m’échapper encore longtemps, dit-elle ensuite. Les mots sont ainsi faits qu’ils trouvent toujours le moyen de creuser leurs sillons, même dans le marbre le plus pur. »

La promesse de l'eau

C’est un petit matin frais. La promesse d’un automne qui n’est déjà plus très loin. Le brouillard se dissipe lentement le long de la côte. La mer est étrangement calme, presque belle. Les oiseaux ont pris leur envol dans le ciel barbouillé de gris, mais ils restent curieusement immobiles, comme si le vent les tenait en suspend. Leurs têtes tournées vers le rivage, ils observent le village endormi, et j’imagine, à leur mine assombrie, que quelque chose ne va pas. D’habitude, ils quittent rarement les berges avant le milieu de la matinée, soit au moment où la marée s’est complètement retirée. On les voit alors s’éloigner vers le large, suivant la crête rocailleuse contre laquelle la mer vient se jeter dans un fracas de tous les diables.

6318Béthune court devant. Il ne pleuvra pas, malgré les nuages trop lourds qu’un seul coup d’épée suffirait à crever.

Des pêcheurs au loin. Leurs bateaux sont de minuscules points noirs dans un horizon incertain, là où le ciel plonge dans la mer.

Je retrouve ma place habituelle au bout du quai. Béthune me rejoint bientôt. Ses jappements s’adressent aux oiseaux, toujours immobiles au-dessus nos têtes.

J’ouvre mon calepin de notes. Des phrases laissées en vrac, sans lien entre elles. Quelques citations également. Celle-ci, par exemple.

« Contemplée du rivage, la mer donne ensemble l’idée d’infini et de limite. La mer ne finit pas à la ligne précise et toujours mobile de l’horizon. Elle a au loin d’autres rives, semblables à celle que j’ai sous les yeux, là où, tout près, l’infini de la mer s’achève. »[1]



[1] La mer, la limite, Thierry Hentsch, Heliotrope, p.13

Olympie

Statue

Vrai?

« Quand j’étais gamine, j’ai longtemps pensé qu’un roturier, c’était quelqu’un qui rotait tout le temps! »

Camille laisse tomber son livre dans un grand éclat de rire. Le souvenir lui revient soudainement à l’esprit tandis qu’elle est plongée depuis quelques jours dans une vieille version des Frères Karamazov. Le livre, passablement écorné par de multiples lectures, traînait sur la petite table en osier au milieu de la véranda. Au premier jour de ses vacances, elle s’est donné comme mission de relire ce bouquin jamais terminé, mais dont elle connaît cependant la valeur, du moins à mes yeux.

Lecture d’été? Étonnant choix, lui avais-je dit. Dostoïevski n’est pas de ces auteurs qu’on lit paresseusement au milieu de la saison estivale avec du soleil plein les yeux et le chant des oiseaux comme musique de fond. Il me semble qu’on y perd quelque chose. L’essentiel en fait.

« Tu penses vraiment qu’il y a des moments particuliers pour lire un livre? » m’avait-elle demandé, un peu froissée.

Sans doute. Comme la musique, tiens. J’écoute Rachmaninov les soirs de pluie, quand la maison est silencieuse, plongée dans une pénombre que vient seulement adoucir une lampe Tiffany à l’autre bout de la pièce.

Et puis je ne suis pas dupe. Dostoïevski n’est qu’un prétexte. Une façon pour Camille d’entrer en communication avec moi. Pendant le repas du soir, elle parle un peu de ses impressions. De ce qu’elle aime, ou déteste, de l’écrivain russe, comme pour provoquer la discussion.

Je reste généralement en retrait, refusant de donner mon point de vue. « Nous en reparlerons quand tu en seras au Grand Inquisiteur », lui dis-je presque chaque fois. « J’y compte bien! » fait-elle gravement en quittant la table, son verre de vin à la main.

Ce sont généralement nos dernières paroles de la soirée.

Carnets

« La place d'un enfant n'est pas dans un cercueil ».

J’ai trouvé cette phrase au début d’un article paru aujourd’hui dans un quotidien et qui concerne la mort absurde d’une jeune fille de quatorze ans.

« La place d'un enfant n'est pas dans un cercueil. »

Évidence que nul ne peut contester. À tel point d’ailleurs que cette douloureuse affaire est rapidement passée en second plan dans mon esprit. Je me suis surtout surpris à imaginer cette phrase en incipit d’un roman à écrire — un de plus! — et qui aurait porté sur… sur quoi, au juste? Aucune idée.

Sous ma table de travail, le chien s’agite nerveusement tandis que dehors le ciel gronde de tous ses tonnerres de Brest. Frileux, détestant la pluie, Béthune feint de ne pas savoir que ce sera bientôt l’heure de notre promenade matinale. Il a fermé les yeux pour être certain de ne pas croiser mon regard. Je parcourrai donc seul le sentier derrière la maison et qui conduit au sommet d’une montagne surplombant le fleuve, ce majestueux cours d’eau dont je suis resté éperdument amoureux même après plus de quarante ans de fréquentation.

Dans la cuisine, Camille, ma fille, prépare du café pour deux, jette un œil au journal, qu’elle repousse bientôt dans un mouvement de colère. Elle ne supporte pas les mauvaises nouvelles. Elle n’a jamais su. « Pourquoi diable t’entêtes-tu à lire toutes ces histoires d’horreur? » demande-t-elle toujours.

L’habitude, j’imagine. La nécessité de ne pas me couper complètement de mes semblables. Le besoin surtout de ne pas perdre de vu la raison qui m’a poussé à venir terminer mes jours ici, dans cette petite maison confortable mais isolée du reste du monde. Raconter le passé. Ne rien omettre. Travail douloureux, mais nécessaire.

Pour cela, j’ai besoin de l’envers du monde. Une manière commode d’apaiser les remords.

Les mots dits

"La plénitude dans la mort, c'est de la foutaise! On est seulement un peu plus las des combats perdus d'avance."

József Ganse

Dieu?

Quelques traces subsistent en moi, qui ont peu à voir avec ce démiurge dont l’existence tenait essentiellement à mon besoin de croire, à trouver un sens au déséquilibre du monde, mais particulièrement au mien.

Le temps, mais pas seulement lui, a progressivement effacé son image, lui substituant à la place un vaste trou noir si peu inquiétant qu’il me convenait tout à fait.

Ma réflexion se prolonge désormais sous un autre angle.

Doit-on parler de l’existence de Dieu, ou de la nécessité de Dieu?

Regard

Nous vivons dans un monde hanté par sa finitude. Les gens refusent de vieillir par peur de la mort. Des femmes, mais aussi des hommes, paient des milliers de dollars pour effacer les traces du temps. L’esthétisme est à la mode. Mieux! Il est le nouveau dieu. Le culte du beau est l’objectif commun. Aux États-Unis, plus de douze millions d’opérations de chirurgie esthétique ont été pratiquées, seulement en 2004.

Paradoxalement, nous sommes collectivement de plus en plus gros. Nous mangeons mal, notre corps est bourré de pesticides et nos artères se bloquent par l’accumulation de mauvais gras. Le nombre de diabétiques est en constante augmentation. En conséquence, tandis que nous pourrissons de l’intérieur, dû à un régime de vie dont nous sommes totalement responsables, nous refusons obstinément d’en assumer les conséquences. Pire! Nous sommes prêts à payer le prix fort pour nous cacher la vérité.

C’est la fuite en avant.